Les mémoires d’un bourgeois troyen du XVIe siècle : Nicolas Dare

Abel Lamauvinière

 

        En cette seconde moitié du XVIe siècle, il n’est pas exceptionnel qu’un individu laisse un témoignage de son époque[1]. Contemporain des évènements politiques et religieux, l’homme lettré est enclin à laisser le souvenir de ce qu’il vit, oralement puis par écrit, offrant de cette manière à la postérité le témoignage d’une histoire personnelle : celle de son vécu. Nicolas Dare appartient à ce groupe que certains appellent « historien mémorialiste régionaliste »[2].

    Ayant vécu à Troyes entre 1534 et 1602, l’auteur perpétue une initiative, celle de son grand-père, Nicolas Guyot-Dare, consistant à écrire un livre de famille, pour les siens d’une part et pour la postérité d’autre part, de sorte que l’ouvrage en question devient un livre de mémoires. Avant d’envisager le contenu informatif de ce mémorialiste, y compris la manière par laquelle il compose, attardons-nous sur une définition du terme de mémoires, objets de cette réflexion. 

    Ce concept recouvre une démarche d’écriture, relatant des épisodes temporels, sciemment sélectionnés, rédigés à posteriori des faits, généralement l’hiver. Bien sûr, cette initiative visant à choisir des faits interroge. De plus, cette manière d’écrire, consistant à se souvenir, puis à relater, n’est pas aussi rigoureuse que l’on pourrait prétendre puisque l’écriture fluctue au fil des années, laissant apparaître quelques pages blanches. A la lecture des évènements, l’auteur relate tantôt des souvenirs maitrisés, tantôt fragmentaires, les rattachant à une histoire personnelle, après avoir été préalablement questionnés lors de discussions familiales, bien que ces dernières nous échappent. Ainsi, ces récits deviennent les mémoires, sous la plume d’un auteur, Nicolas Dare, évoluant entre le souvenir individuel et le souvenir collectif d’un évènement. Alors, quels usages l’auteur de ce registre réalise-il du passé ? Quels tris se sont opérés et à quelles fins ? Surtout par quelles modalités ? Telles sont les questions qui se posent lorsque nous lisons un tel manuscrit.

Le registre, que nous proposons de restituer aujourd’hui, est l’œuvre de Nicolas Dare (1583-1639), copié par Auguste Armand au XIXe siècle, dévoilant ainsi 135 pages, connu comme étant le manuscrit 2764, conservé à la Médiathèque de Troyes[3]. Fils de Guillaume Dare, marchand drapier, et de Catherine Millot, fille de marchand de toiles, Nicolas Dare appartient à une ancienne famille de notables de la ville. L’auteur est le quatrième enfant d’une lignée de quinze, qui prend pour épouse, la dénommée Jeanne Vireloux, le 19 août 1560, issue de la bourgeoisie troyenne, puisqu’elle est la fille d’un orfèvre local. 

Bien qu’ayant vécu ces évènements, l’histoire est écrite après ces derniers, en témoignent certaines erreurs et manquements, de sorte que le temps a une influence sur la manière d’écrire l’Histoire.  A ce stade, nous pouvons invoquer la pensée de saint Augustin qui relate l’usage du temps comme étant une impression que des choses en passant font, en toi, demeure, après leur passage…la mémoire devient la présence du passé, toutefois la trace du passé n’est que la trace d’une impression [4]

    Alors, écrire des mémoires, puis les léguer à la postérité permet un examen du ressenti de Nicolas Dare, une perception du temps à la lumière des contingences religieuses inhérentes à l'auteur. Dans ces entrelacs du temps, se constituent des relations complexes, se situant entre souvenirs choisis et petites histoires, mais également entre politique et religion, nécessitant une démarche, dénuée de toute ambition de genre et littéraire ; celle d’un simple mortel troyen au XVIe siècle. En découvrant l’univers spirituel et professionnel de Nicolas Dare, il nous est permis d’apprécier certaines justifications données par l’auteur, pour caractériser certains faits, objet du premier volet de cette communication. Puis, nous tenterons de savoir si l’auteur emploie une méthode pour décrire ce qu’il observe et vit, second volet de cette réflexion. Puis, nous relaterons la finalité d’une telle démarche, troisième volet de cette lecture publique

 

Avant tout, Nicolas Dare s’affirme comme un catholique troyen, bourgeois au service de la population.

 

        Nicolas Dare a pour paradigme une plume au service d’un évènement marquant où chacun d’eux est le fruit d’une volonté divine. Ce registre divin est au service de la famille dont il est l’interprète et l’intercesseur. Rappelons, à cette époque, il est bien difficile d’écrire l’histoire autrement que sous l’angle religieux, inscrivant sa démarche dans une culture catholique familiale.

    Au fil des lignes, suivant ainsi une démarche temporelle linéaire, Nicolas Dare révèle le fait qu’il inscrit sa démarche dans une longue tradition catholique, dont le mémorialiste est imprégné : mon nepveu, Jacques Grillot, au moys de mars 1584, qui estoit allé à Grenoble six moys auparavant pour se rendre Chartreux, fit son testament qu’il envoya à sa mère en achepta deux chandeliers d’argent et une nasse d’argent. Il laissa aussy à ma sœur Marthe religieuse à Pont à Mousson, six escus et aux cappettes de Montesgu du College de Paris dix escus ; c’est où il avoit estudyé, et à ma niepce Grillot, petite fille de Bastian Sanetier, cent escus, et tout le reste de son bien à ma seur Claude Dare sa mère[5]. Ainsi, l’auteur restitue minutieusement l’histoire de quelques membres de sa famille, dont bon nombres sont de culture chrétienne, culture qui obéit à Rome, marque d’évidence pour le mémorialiste. En effet, pour la famille Dare, la foi catholique est omniprésente puisque la sœur, Catherine, est religieuse à Foissy, une nièce l’est à Pont-à-Mousson, permettant surtout à l’auteur de confesser sa foi, par ses écrits.

De plus, Nicolas Dare invoque régulièrement les saints, révélant une véritable culture à ce sujet : il se recommande de Saint-Jean-Baptiste, lieu où il reçoit le baptême, de Saint-Pantaléon, succursale bien connue. En effet, Nicolas réside dans une belle demeure, celle de l’hôtel des Trois Rois, place du Marché au Blé, à quelques pas de cette église succursale de Saint-Jean [7]. De plus, ses parents place l’enfant sous la protection de saint Nicolas, celle de l’univers familial. Justement c’est dans cette église, que Nicolas Dare fait réaliser une verrière à son nom, de telle histoire que mes enfans adviseront le plus commode et m’y faire dépeindre avec feu ma femme, y faire apposer mes armoiryes et escripre nos noms [8]. Enfin, ses legs testamentaires dévoilent en partie sa ferveur et sa relation à l'au-delà [6]. Ainsi, la foi catholique habite le personnage, devenant publique et surtout visible.

        Dès le début de son récit historié, au mois de septembre 1583, Nicolas Dare s’affirme comme un catholique engagé, se permettant de juger la bonne foi de ses coreligionnaires, ceux assemblés dans la ville de Troyes. En évoquant la vie du président des Grands Jours tenus à Troyes, il se permet d’excuser l’absence de descendance du président Marsault, ou Marsant, âgé alors de 65 ans qui n’avoit point d’enfans mais qu’à cela ne tienne sa femme estoit avec luy qui estoit fort catolicque [9]. Ainsi, la foi a la faculté d’amoindrir ce que la nature se refuse de donner, au demeurant pas n’importe laquelle, la très haute et sainte catholique ! En sélectionnant ce fait, Nicolas Dare restitue un élément de l’histoire troyenne, assez anecdotique, permettant de connaitre la vie d’un bourgeois.

D’ailleurs, quelques lignes plus tard, cette foi catholique anime une fois encore la cité troyenne, le 17 avril 1584, lorsque Nicolas Dare évoque la femme du seigneur de Saint-Phal, bailli de Troyes. Il relate le fait qu’elle soit décédée quelques jours auparavant, dans son hôtel parisien. Après avoir été exposée en l’église Saint-Antoine de Paris, la dépouille arrive en ville, constituant ainsi un repère temporel. Nicolas Dare décrit ce cortège funèbre, exprimant sa foi catholique pour cette bourgeoise. Toutefois selon l’auteur, il s’agit d’une foi pure qui défile à Troyes. En effet, cent pauvres venus de la seigneurie de Saint-Phal et de Troyes ouvrent le cortège. Ainsi, cette procession funèbre, rythmée par des chants et des lumières, exprime une ferveur religieuse exceptionnelle, s’élevant au-dessus de la mutinerie entre les chanoines de Sainct Pierre et de Sainct Estienne pour lever le corps[10]. Bref, l’auteur ne peut passer sous silence le fait que les corps canoniaux entretiennent des relations complexes, remontant au Moyen Age

        En mai 1584, cette foi chrétienne prend un visage, celle incarnée par l’autorité diocésaine, l’évêque Claude de Baufremont. Telle une propagande, cette foi catholique s’affirme hautement sous la plume de Nicolas Dare, se confondant avec la mémoire religieuse du diocèse. En effet, les châsses de Sainct Pière, Sainct Estienne et Sainct Loup, saints fondateurs de la Chrétienté locale, sont portées par des chanoines, défilant en procession générale ainsi que tous les prêtres venus au sane[11]À en croire, notre observateur, trois cent prêtres sont réunis autour de l’évêque troyen, jour de fête devenu jour férié pour l’occasion puisque les bouctiques furent fermés jusque à midy. À évènement exceptionnel, il semble que la magnificence de la procession dépasse l’entendement du mémorialiste puisque cela faisait trante cinq ans que l’on n’en avoit faict une semblable procession [12]. Quoi de plus normal que tous les prêtres du diocèse viennent assister à la messe funèbre, du chef spirituel, ce que l’auteur omet de dire.

Au détour de ses écrits, le mémoraliste se fait l’écho d’une pratique religieuse familiale, au sortir du terrible hiver 1586. En effet, des prières des gens de bien luy ont beaucoup servy à recouvrer la santé [13], le mémorialiste relate la guérison subite de son épouse, après avoir usé de trois médecins, puis attesté des bougeoirs, prêts pour l’extrême-onction ! Bien que l’auteur déroule le temps avec facilité, l’année 1586 devient cruciale, constituant un repère temporel puisque la maladie de son épouse le marque affectivement.

        Comme tout bourgeois lettré qui se respecte, Nicolas Dare est amené à participer à la vie de sa cité. En 1567, Nicolas Dare évoque le fait d’avoir été maistre de fer. Tout comme son père, il devient commandant de la milice urbaine. Par cette charge, Nicolas Dare participe à la défense d’une part, puis à la sécurité de Troyes d’autre part. Politiquement, la famille a cœur de participer à la défense citoyenne.

Puis, en 1572, comme bon catholique, Nicolas Dare devient proviseur chargé de s’occuper des pauvres de sa paroisse. Comme à cette époque les compétences se font rares, surtout en temps de peste, il est esleuz en la chambre de ville recepveur des deniers pour subvenir aux malades pestiférés, le 2e jour d’aoust 1584 [14].

Quelques années plus tard, en 1585, Nicolas Dare recense les étrangers, ceux vivant dans les hôtelleries troyennes, personnes dont il faut se méfier en période de crise politique et religieuse. La peur et la méfiance animent ce bourgeois, redoutant les indigents et étrangers, ces derniers pouvant avoir une influence néfaste pour les mentalités troyennes.

Puis, Nicolas Dare profite de cette année, pour valoriser son égo à plusieurs reprises. En effet, il se souvient qu’il a fait mettre des lanternes dans le quartier et des seaux, démarche préventive en cas incendie, reprenant une démarche similaire, vite oubliée après l’incendie de 1524. Toujours sur ce registre préventif, on ne peut reprocher à ce bourgeois, l’idée de fluidifier le trafic, puisqu’il fait enlever les tas de fumier, encombrant les rues, afin de faciliter la circulation aux puits le cas échéant.

Quelques lignes plus tard, la valorisation de la personne est à son paroxysme lorsque Nicolas Dare évoque, le fait d’avoir fait délivrer des laissez-passer pour la sortie des grains de la ville, permettant la libre circulation des marchandises dans un premier temps, ayant des effets sur les prix et la disette. En s’inquiétant des mauvaises récoltes, puis de la hausse des prix, l’auteur se préoccupe de l’approvisionnement de la ville et de la faim qui pourrait affecter la population urbaine et sa banlieue. Outre cette action ponctuelle, Nicolas Dare révèle le prix du blé dans ses mémoires, de manière régulière. Démarche normale étant donné que le blé est la base de l’alimentation quotidienne, mais également celle de son existence en tant que commerçant et homme politique.

        L’année 1584 devient faste pour Nicolas Dare : le seur lendemain de Pasques, 23e avril 1584, je fus esleu eschevin avec M. le président de Villeprourer [15].  Toutefois, la politique se confond avec les affaires commerciales de l’auteur. A court d’agent, Nicolas Dare use de ses relations, conduisant le maire et les échevins à se porter garant d’un prêt, dont les échéances sont peu honorées. Menaces de saisies et tentatives de prises de corps n’y font rien, le décès de du mémorialiste a raison de l’affaire[16].  Bien évidemment, le mémorialiste s’épanche peu sur ses déboires, préférant développer ses belles initiatives, laissant entrevoir des faits politiques essentiels pour la vie politique troyenne.

Ainsi, lorsque Nicolas Dare évoque le 17 juin 1588, il retrace un fait politique essentiel : la purge politique du Conseil de Ville par le cardinal de Guise, Nicolas Dare devenant dès lors conseiller remplaçant.  Grâce à cette fonction politique, tout en ayant la volonté d’être le témoin privilégié de son époque, il est permis d’apprécier la vie d’un Troyen dans ce XVIe siècle troublé.

Contemporain des faits politiques et religieux, Nicolas Dare explique le fonctionnement de la justice des Consuls[17], puis la mise en défense de la ville avec son système de gardes[18]. L’auteur devient chroniqueur, racontant comment, en juin 1586, à la tête d’une compagnie de bourgeois en armes, Nicolas Dare met en déroute la populace en révolte, montrant le mépris du peuple, arrêtant le chef des séditieux, le capitaine La Fourche[19]. Bien sûr, il lui arrive, quelques fois, de recevoir les grandes personnalités à Troyes, lorsque le maire et les échevins sont aux champs.

Ainsi, Nicolas Dare devient l’ambassadeur de la ville que l’on envoie à Nancy pour relater les événements troyens d’une part, puis jurer fidélité à Charles II, duc de Lorraine, d’autre part[20]. N’en déplaise au prince, vexé d’avoir seulement un échevin, la qualité du discours émeut fortement notre bon sire : il faut dire que la modestie ne semble pas avoir de prix !

En mai 1595, Nicolas Dare participe à l’organisation de l’accueil du roi, Henri IV dans la bonne ville de Troyes[21]. Il est responsable de huict eschafaut ou se deoibvent poser les enfans pour cryer : Vive le Roy[22]. Grâce à son investissement personnel au service de la municipalité, il nous est permis de dresser le parcours du roi dans la ville. Curieux cérémonial pour les uns, le récit des faits devient intangible au regard de la trace qu’il laisse dans les registres comptables de la ville ou bien dans les archives religieuses[23].

        Par ce rappel de quelques faits, grâce à la maitrise de l’écrit, Nicolas Dare est conscient de la nécessité d’être un témoin privilégié de son époque. En sélectionnant dans un premier temps, puis en couchant ces événements à la fois personnels, religieux et politiques sur papier dans un second temps, l’auteur devient la mémoire d’un passé, celle qui est nécessaire pour affirmer son identité : à la fois individuelle, familiale puis collective. A travers ce récit, l’individu et le groupe s’incarnent dans le temps présent, bien qu’aspirant à un avenir commun. Toutefois, sans le sentiment d’identité ou bien cette conscience d’exister puis d’en témoigner, la connaissance de cette période en serait altérée. A travers Nicolas Dare, il est permis de réfléchir à la notion d’identité bourgeoise, questionnement légitime, puisque l’individu lettré relate son existence au sein d’un milieu tourmenté ; savoir qui il est, à quel groupe il appartient, s’il souhaite s’inscrire dans une démarche familiale ou communautaire.

 

Alors, comment ce mémorialiste procède-t-il pour écrire l’histoire locale ?

 

        L’histoire narrée, par Nicolas Dare, débute par le rappel de la tenue des Grands Jours de Troyes, en 1535. Pour rappel, ce sont des assises extraordinaires et temporaires, tenues par le Parlement de Paris, pour y rétablir un cours de justice où de manière symbolique l’évêque de Troyes et un abbé sont présents comme ce fût le cas en 1521, puis en 1531.

Fin observateur, Nicolas Dare relate, puis commente généreusement ceux de 1583, achevant la présentation de ces derniers, en décembre 1601. Les Mémoires sont continuées de quelques passages, apparemment écrits par d’autres mains, comme ceux de 1602 par son gendre Nicolas Drouot, puis pour la période 1636-1639 par Nicolas Angenoust, gendre du fils de Nicolas Dare.

        La structure chronologique dans son ensemble, peut connaître quelques entorses, renvoyant à une date antérieure selon la bonne humeur de l’auteur. Ainsi, évoquant des faits de décembre 1584, il remonte brutalement aux années 1564 et 1562 pour la description de la justice consulaire, puis 1563, 1566 et 1567 pour la mention de faits extraordinaires survenus à Paris, montrant ainsi l’étendue certes de sa connaissance mais surtout la continuité des faits comptés par ses aïeux, à moins qu’il ne serve de quelques ouvrages à sa disposition [24].

Les mémoires ne sont pas un journal, tenu au jour le jour, mais davantage un cahier au sein duquel Nicolas Dare note des faits, lui paraissant les plus importants, lorsque ceux-ci surviennent dans sa vie. Puis, astreint à cette tache familiale d’écriture, Nicolas Dare reprend ces faits, les complétant à son gré. Dès lors, l’auteur sélectionne des événements. Subtilement, le mémorialiste Nicolas Dare opère une distinction entre faits politiques et faits religieux, inaugurant des Mémoires singulières, continuées par un Livre de famille libellé de la manière suivante Sensuit les enfans ysus de moy Nicolas Dare et de ma femme Jehanne Vireloux[25], au sein duquel l’auteur s’attache à relater les événements plus familiaux, situés davantage sur le registre personnel.

        Parfois, les événements conduisent le mémorialiste à introduire, son univers proche : l’environnement familial. Ainsi, en 1584, décrit-il les aménagements réalisés dans un pré, hors de la ville, au pied de la muraille : je faict planter en notre jardin toutes les antes qui y sont de présent, faict le parterre, planter la vigne... Je faict bastir la maison qui est en mon dict jardin ...[26]. Relevons que son leg testamentaire révèle son appétence pour le jardinage. Toutefois, les circonstances politiques, la défense de la ville, l’obligent à détruire tout ce qu’il a créé : le lendemain de Pasques 1590, je fus contrains de fere abattre la maison, couper toutes les arbres, entes, saussées et haies, ensemble tout le bois dudit jardin par commandement qui fut faict par Monsieur de Saint Paul, lieutenant général de notre gouverneur, de tout abattre à trois cens passés de murailles, et les saussés à cinq cent passés[27]. C’est le cœur contrit que Nicolas Dare se résout à détruire tout ce qu’il a bâti, pour éviter que cela ne serve à l’assiégeant.

        Méthodologiquement, Nicolas Dare suit une logique, certes personnelle, débutant généralement par l’année, puis le mois, suivi du jour, énonçant surtout les évènements climatiques exceptionnels lorsqu’ils existent, révélant leurs incidences au commun des mortels. Ainsi peut-il noter « l’hiver a esté fort long et a diuré et negé fort, gelé jusques au 28 mars 1587, et ont esté parties des vignes gelés en febvrier 1587 sur la fin du mois »[28]. En tant que petit propriétaire terrien, l’auteur n’oublie jamais de noter les bonnes ou mauvaises récoltes, puis la qualité des vendanges et les prix qui en découlent. Assez classiquement, Nicolas Dare utilise comme référencement temporel, le saint célébré quotidiennement. Comme bon chrétien catholique, l’auteur donne des nouvelles du roi pendant cette tourmente religieuse.

        En évoquant les guerres lointaines, Nicolas Dare rend compte d’une certaine circulation de l’information provinciale, y compris à Troyes, bien que la ville soit loin de la Cour et des cénacles parisiens. Au demeurant, c’est l’univers local qui prend une place de premier choix ; il écrit de longs développements, ponctués souvent de détails, attestant à sa manière qu’il est contemporain, témoin et même parfois acteur, des faits décrits. Bref, Nicolas Dare décrit un contexte.

Par ailleurs, à la lecture du registre, Nicolas Dare décrit également l’incidence des faits politiques et religieux tant à Troyes que pour les contrées avoisinantes. Ainsi en avril 1594, il évoque la fidélité des édiles troyens au roi Henri IV, relatant l’allégeance faite au roi de France par la municipalité troyenne. Toutefois, le personnage situe cette démarche dans une série d’intrigues et d’alliances qui caractérisent cette époque assez troublée.

Une fois l’allégeance au roi Henri IV connue publiquement, les municipalités de Bar-sur-Aube et Chablis, d’Auxerre et de Sens prêtent également allégeance, permettant à l’orgueil de l’auteur de ressurgir[29]. En effet, rappelons simplement que les édiles en question suivent l’initiative politique avant tout des Parisiens, avant de suivre celle des Troyens. Par ce procédé, Nicolas Dare justifie la qualité de son témoignage, prêtant à celui-ci une valeur supérieure, digne de crédibilité, légitimement sa démarche de mémorialiste, c’est-à-dire un acteur de la transmission des faits historiques.

        S’il est réellement permis d’invoquer une méthode d’écriture, Nicolas Dare fait preuve de faiblesse puisque le mémorialiste n’est pas assidu à sa tâche. L’auteur révèle qu’il lui arrive d’avoir programmé d’écrire l’histoire au cours de la morte saison ; l’hiver, comme cette année 1583, sans pour autant l’avoir réalisé, expliquant la présence de trois feuillets blancs.

Absent de Troyes ou occupé à d’autres tâches, Nicolas Dare reprend le fil de son histoire au mois d’avril 1584 sans justification[30]. Soucieux de la qualité de son information, il lui arrive de laisser des espaces vides programmés pour être comblés, soit après authentification, soit par recoupement.

Au demeurant, l’évènement existe comme cette année 1584 où Monsieur Frère du Roy à present, mourut dans la ville de Chasteau Thierry le … 1584. Il fut inhumé à Sainct Denys le … ,  sans pour autant qu’il y ait complément d’information faute de moyens, révélant quelques faiblesses chez l’auteur[31].

En mai 1588, lorsque Nicolas Dare évoque la venue du cardinal de Guise, puis l’affront qu’il subit à Troyes à la porte Saint-Jacques, l’auteur énonce clairement la personne qui devance le cardinal pour son entrée à la porte de Croncels, il s’agit d’un certain Loys Rousset, marchant de  … [32] on ne sait quoi ! Le détail lui échappe malgré la mémoire des faits. Parfois, il lui arrive de justifier ses lacunes :  j’ai cessé à escripre ce qui s’est passé depuis le jour cy-dessus (juin 1596) jusques en janvier mil six cent à cause de maladies et aultres raisons[33]souhaitant apporter de cette manière une forme de crédibilité aux faits qu’il retrace.

 

Bien que passeur de mémoires, il n’en demeure pas moins un mémorialiste ligueur.

 

        Sans doute à posteriori, le mémorialiste s’autocensure. À partir de 1588, il efface volontairement une partie de son témoignage, correspondant à une période au cours de laquelle il est conseiller ligueur de la ville, nommé par le cardinal de Guise. Ainsi, essaie-t-il de faire disparaître certains mots qui révéleraient ce qu’il pense de l’assassinat des Guise à Blois[34].

Ailleurs, ce sont plusieurs lignes biffées. Enfin, à partir de janvier 1589, plusieurs pages ont été enlevées à coups de ciseaux, justifiant sa volonté de faire disparaître sa participation à la Ligue de la fin d’année 1589 jusqu’au printemps 1592[35], passant par exemple sous silence un fait majeur de sa vie : l’assassinat d’Henri III le 1er août 1589[36]. Cherche-t-il à supprimer une partie de sa vie qui aurait pu être compromettante, au lendemain de la défaite de la Ligue et de la reconnaissance de Henri IV par la ville ? C’est d’ailleurs par le processus qui aboutit à cette reconnaissance que les mémoires reprennent, la conférence de Suresne. À moins qu’il ne fasse qu’appliquer les recommandations de Henri IV lors de la réduction de la ville : oublier le passé. Cependant, certains faits réapparaissent dans le Livre de famille, repères circonstanciels lors d’un événement familial, une naissance ou un mariage, qu’il n’a pas jugé, dans ce cas, de supprimer.

        Malgré ces retranchements, le récit de Nicolas Dare ne laisse planer aucun doute sur son engagement. Il qualifie la victoire d’Auneau, du 24 novembre 1587, grâce à Henri de Lorraine, de miracle de Dieu [37]. Bien sûr cette victoire est le fruit d’une volonté divine, permettant à l’auteur d’introduit l’autorité de Felice Pergentile, devenu évêque de Rome sous le nom de Sixte Quint. Chef de la Chrétienté, l’auteur atteste un jubilé, dévotement fêté par les Troyens, réalité ou fruit d’une envolée lyrique ? Pour apprécier pleinement cette victoire militaire et religieuse, les décès de chefs huguenots et des partisans du roi de Navarre prennent une saveur singulière. Puis, l’année 1587 s’achève avec l’évocation d’un miracle survenu à Rouen, où l’hostie serait sortie saine et indemne du terrible incendie, ayant ravagé la ville à pans de bois, qui est ung miracle spécial de Dieu pour la révérence de la saincte hostie[38]On ne peut reprocher à Nicolas Dare, son engagement de ligueur, celle d’une personne de foi, habitée par cette volonté d’en découdre.

        En évoquant, puis en retraçant le souvenir des guerres de religion, Nicolas Dare exhume des traumatismes, ceux liés au conflit religieux, pouvant être individuels et collectifs. Ainsi Nicolas Dare se souvient de manière précise de ce sujet, empreint d’une identité forte, quitte à être l’opposant de Pithou.

À l’annonce de l’assassinat du duc de Guise et de son frère, le cardinal de Guise, respectivement les 23 et 24 décembre 1588, une fois la nouvelle connue à Troyes, le 26 décembre de la même année, la population troyenne catholique exprime sa haine de l’engagé huguenot puisque les nouvelles de la mort desdicst princes vinrent en ceste ville le lendemain de Noel ; chacun fut fort emeu par toute la ville, il y eut seullement deux hommes tuez, ung nommé Pierre Fillet, huguenot et le lieutenant Trutat politique [39]. Ainsi, le mémorialiste minimise la vengeance, passant sous silence la chasse humaine, ainsi que les promoteurs ; l’essentiel est le fruit de la vengeance. À en croire, une autre personne, témoin de ces faits et fervent huguenot, Nicolas Pithou, la version tend à s’accorder sur le nombre de victimes assassinées, toutefois l’auteur se démarque, décrivant la cruauté humaine des Troyens, connue en ces termes :  le surlendemain dudit jour de Noel, les mutins de la ville prindrent aussy tost les armes, crient par tout qu’il failloit (sic) tuer les Huguenots. Et tout de ce pas s’en vont chez un appoticaire nommé Fillet, demeurant devant le Sauvage d’argent, et le tuent en sa maison. De là, ils se transportent avec un nommé Cousin, dit Belleville et ce capitainne Hennequin, gendre du mayre De Hault, en la maison de Tourtal, lieutenant du prévost des mareschaux, se mettent en debvoir de forcer sa maison pour le prendre et tuer. Comme il taschoit se sauver, un sien beau-frère nommé de La Court, conseiller au siège présidial de Troyes, le fit devaller et se rendre entre les bras dudict Hennequin, où les meurtriers le tuèrent et pillèrent sa maison. Ce faict, ilz se transportent chez Lescot, teinturier de soye, mays il s’estoit retiré et sa femme se sauva par la rivière. Sa maison fut pillée [40].

        En développant volontairement ou en passant sous silence un moment de l’histoire, ainsi que ses incidences, le mémorialiste opère un choix, produisant un sens au propos développé. Or, cette manière d’écrire l’histoire est intrinsèquement liée à l’identité catholique romaine du mémorialiste. Notre démarche historienne peut utiliser cet écrit, à la condition de comparer le contenu informatif à celui d’une autre personne à ce sujet, Pierre Pithou, tenant d’une foi religieuse différente. En relatant un fait, Nicolas Dare nous permet de le comprendre partiellement ce dernier puisque la relation au sacré et l’engagement dans la Ligue animent le propos de l’auteur. La sacralisation de l’évènement passé ne se confond pas avec l’affirmation de sa singularité, elle exprime une revendication, puis une affirmation des valeurs chrétiennes de l’auteur, conduisant ce dernier à hiérarchiser les évènements afin de mieux valoriser sa posture et sa manière d’écrire.

        À la périphérie de l’histoire nationale, cette œuvre malmène l’héritage du Moyen Age dans sa manière d’écrire l’histoire. Attentif aux crises qui se développent dans sa contrée, Nicolas Dare restitue des évènements qui se déroulent dans son univers proche, en tentant de donner un sens aux observations. Certes, l’empreinte catholique et ligueuse est présente, au demeurant elle s’estompe devant une raison : la fidélité à un roi devenu catholique et la croyance en une nation. Le fait politique interroge, relançant un débat passionnel : celui de l’adhésion à un message. Lorsque le roi fait l’unanimité, cette acceptation est naturelle par contre lorsqu’elle est contestée : l’homme est à la recherche d’une légitimité par quelconques moyens. Ainsi, les intrigues se nouent grâce au jeu des alliances, les survivances d’un passé refont surface : c’est la conception traditionnelle de l’Histoire qui l’emporte. Grâce à cette histoire évènementielle, nous disposons de tout un canevas complémentaire à Nicolas Pithou, également érudit de ce siècle, pour comprendre le vécu des Troyens dans leur diversité religieuse et dans un univers assez restreint : la ville et sa contrée proche. Il ne manque qu’une seule chose à ce mémorialiste pour entrer dans l’Histoire : c’est indéniablement une réflexion sur le passé ; c’est la raison pour laquelle nous pouvons le qualifier de mémorialiste régionaliste, sans aucun complexe ! En tentant d’élucider une identité mise à mal au XVIe siècle, Nicolas Dare fait preuve d’une louable intention bourgeoise : celle de comprendre son présent afin de mieux affronter son avenir, loin, voire très loin des hommes de métier, des historiens universitaires du XVIIe siècle.

  1. Généalogie en pièce jointe
  2. Communicatioin publiée sous la responsabilité de Jacky Provence.

[1] Voisin de La Popelinière (Henri) (1541-1608), historien protestant, rejette le providentialisme chrétien dans son ouvrage sur les guerres de religion : La vraie et entière histoire des derniers troubles, 1550-1577.

[2] Dubois (C.-G.), « La conception de l’histoire en France au XVIe siècle » dans, Histoire et conscience historique à l’époque moderne, colloque des historiens modernistes, 1987.

[3] Bailly de Barberey (Maurice), Saint-Mauris (René de), « Mémoires et journal de famille de Nicolas Dare publiés pour la première fois d’après le manuscrit original » dans, Collection de documents inédits relatifs à la ville de Troyes et à la Champagne Méridionale publiés par la Société Académique de l’Aube, t. III, Troyes, 1886, p. 1-140.

[4] Saint Augustin, Confessions, Paris, édit. Seuil, t. 1, p. 37.

[5] Bailly de Barberey, Saint-Mauris, « Mémoires de Nicolas Dare », op. cit., p. 32.

[6] Bailly de Barberey, Saint-Mauris, « Testament » op. cit., p. 110-128.

[7] Arch. mun. de Troyes, A 21, p. 136 ; Grosley (G.), Mémoires sur les Troyens célèbres, Troyes, 1822, t. I, p. 398.

[8] Bailly de Barberey, Saint-Mauris, « Testament », op. cit., p.133.

[9] Ibid., p. 22 ; Murard (Jean), « Chronique des Grands Jours de Troyes de 1583 » dans Mémoires de la Société Académique de l’Aube, t. CXVIII, 1994, p. 111-137 ; voir p. 134 la description des Grands Jours chez le poète Amadis Jamyn en 1584 :

« Au nom de la venue et du nom des Grands Jours

Les meschands estonnez à la fuitte ont recours

Volleurs faux monnoieurs et violleurs de filles …

Le cry de ces Grands Jours leur fut espouvantable…

Juges je vous salue, embrassez vostre gloire

Qui sera dans mes vers d’éternelles mémoire ».

[10] Bailly de Barberey, Saint-Mauris, « Mémoires de Nicolas Dare », op. cit., p. 30.

[11] Synode.

[12] Ibid., p. 31-32.

[13] Ibid., p. 48.

[14] Bailly de Barberey, Saint-Mauris, « Mémoires de Nicolas Dare », op. cit., p. 34.

[15] Ibib.p. 41.

[16] Ibid., p. 67.

[17] Ibid., p. 35-36.

[18] Ibid., p. 37-39.

[19] Ibid., p. 49-55.

[20] Ibib.p. 55-59.

[21] Provence, Jacky, La ville en fête : les Entrées Royales de Henri IV et Louis XIII à Troyes ( 1595 et 1629), Mémoire de Maîtrise sous la direction d’Yves-Marie Bercé, Université de Reims, année, 1990.

[22] Bailly de Barberey, M., Saint-Mauris, R. de, op. cit., p. 98.

[23] Arch. dép. Aube, 10 G 11*, f° 115 r°-v° :  « suivant la résolution entre Messieurs comme ils se comporteraient à l’entrée que doit faire aujourd’huy en ceste ville de Troyes Henry quatriesme de ce nom, à présente roy de France et de Navarre, mesdits sieurs après avoir solennisés le service de la feste Monseigneur Saint-Urbain patron d cette église, ont ensemble les vicaires et prêtres habituez sorty à l’heure de son entrée seullement au devant du portail de ceste dicte Eglise, en forme de procession avec les croix estant tous revestus de chappe de soyes après touteffois l’avoir attendu (au de dans du dit portail lequel estoit tapissé sur la rue) jusque’à unze heures après midy et passant perdevant ceste Eglise estant accompagné de plusieurs grands seigneurs et gentilshommes, fut chanté ung motete en musique à la louange de Dieu premièrement et dudit sieur roy et le dit sieur roy passé, mesdits seigneurs s’en retournèrent au cœur de ceste Eglise chanter le Te Deum. » ; Arch. mun. Troyes, AA 44 (voir Provence, Jacky, op. cit.).

[24] Bailly de Barberey, Saint-Mauris, « Mémoires de Nicolas Dare... » op. cit., p. 35-37.

[25] Bailly de Barberey, Saint-Mauris, « Livre de famille... » op. cit., p. 111.

[26] Bailly de Barberey, Saint-Mauris, « Mémoires de Nicolas Dare... » op. cit., p. 32-33.

[27] Ibib.p. 33.

[28] Ibid., p. 63.

[29] Ibid., p. 94.

[30] Ibid., p. 29.

[31] Ibid., p.33.

[32] Ibid., p. 75.

[33] Ibid., p. 100

[34] Ibid., p.83-84.

[35] Ibid., p. 15 ;

[36] Ibid., p. 90

[37] Ibid., p.71.

[38] Ibid., p. 72.

[39] Ibid., p. 88.

[40] Bibl. nat. Coll. Dupuy, ms 698, f° 480 r° ; Chronique de Troyes et de la Champagne (1524-1594) par Nicolas Pithou, édit. P-E. Leroy, PUR, 2000, t. 2, p. 925-926.


 


 

Généalogie de Nicolas Dare