Introduire l'évêque dans la cité troyenne

 

Du travail d'orfèvre au trésor d'abbaye : trajectoire et matérialité d'un codex précieux

 

Au-delà de sa localisation hors de l’île de la Cité et de la direction par une abbesse, le monastère Notre-Dame est le théâtre d’un curieux cérémonial : celui consistant, dans un premier temps, à se présenter comme nouvel évêque de Troyes, puis, dans un second temps, à pratiquer un serment.

Selon Jean-Arnaud Dérens, la cérémonie d’entrée du nouveau responsable diocésain est un moment essentiel de la vie d’une ville épiscopale. Cet usage semble s’inscrire dans une histoire à la fois individuelle et collective, pleinement vécue et appropriée par les religieux et par les habitants[1].

 Concernant le support servant à jurer, à savoir un évangéliaire, la richesse interprétative est à la fois variée et difficile d’accès. Réalisé entre le XIIe siècle et le début du XIVe siècle, puis utilisé pour la liturgie, cet ouvrage sert également de support à l’entrée du nouvel évêque[2].

Stylistiquement, l’évangéliaire est doté d’une couverture très expressive où figurent des personnages, mais également des armoiries et des pierreries. De plus, le soin apporté dans le choix des métaux témoigne d’un travail d’orfèvre, au sommet de son art, les orfèvres étant assez nombreux à Troyes.

Historiquement, en 1642, André du Sausay ignore volontairement les armoiries présentées sur la couverture du manuscrit, fait assez étrange, livrant ainsi une interprétation tronquée de l’utilisation de l’évangéliaire sur lequel le nouvel évêque jure de respecter les usages en vigueur[3].

Quelques années plus tard, en 1841, le chartiste Auguste Vallet de Viriville retrace partiellement l’histoire de l’ouvrage, mais omettant les enjeux sous-jacents de pouvoir et de mémoire. Incontestablement, ce type d’ouvrage n’est pas un cas isolé en Europe occidentale[4].

Au demeurant, et comme tout livre liturgique, celui-ci bénéficie d’un usage, accompagné de rites bien précis. L’historien Éric Palazzo permet une nouvelle approche puisque « l’iconographie médiévale accorde une large part à la ritualité dans son ensemble »[5].

Il convient de souligner l'importance du serment des évêques sur ce livre, considéré comme un élément précieux du trésor et un objet sacré. Ce cérémonial est attesté depuis le XIIIᵉ siècle grâce aux actes d'un procès — première source conservée —, jusqu'à l'année 1527, date de la dernière mention écrite contenue dans l'obituaire de Notre-Dame[6].

Il est légitime d’apprécier l’usage de cet objet liturgique comme l’expression du sacré dans un espace qu’il faut restituer, donnant ainsi un sens à des comportements individuels et collectifs, tout en expliquant la posture d’une partie de la société féodale champenoise face au reste de la population troyenne.

Ainsi, devant une assemblée de fidèles, composée de tous les ordres religieux, d’éléments civils et politiques, celui qui est amené à devenir le chef spirituel du diocèse, jure sur ces textes saints, flanqués des armes de l’aristocratie locale, de respecter l'abbaye Notre-Dame. Naturellement, l’évangéliaire devient un livre juratoire, à l’image de ceux dont Henri Gilles a su exprimer le sens, bien que les travaux de cet auteur portent sur les manuscrits destinés à des laïcs[7]....



[1] J-A. Dérens, « La cathédrale et la ville : Maguelone-Montpellier (XIIIe-XIVe siècle), dans la Cathédrale, Cahiers de Fanjeaux, n° 25, Toulouse, 1990, p. 108.

[2] A-F. Arnaud, Voyage archéologique et pittoresque dans le département de l’Aube et dans l’ancien diocèse de Troyes, Troyes, p. 232.

  • Cf. annexe-iconographie n°17.

[3] A. Vallet de Viriville, Les archives historiques du département de l'Aube et de l'ancien diocèse de Troyes, capitale de la Champagne depuis le VIIe siècle jusqu'à 1790. Paris, 1841, p. 342 et p. 345-359.

[4] A. Erlande-Brandenburg, Le musée de Cluny. Paris, 1979, p. 69-74. Il y a trois manuscrits exposés au musée de Cluny, travaillés au repoussé et fabriqués dans la vallée Rhénane, entre le IXe et XIIIe siècle.

  • J-P. Caillet, L’antiquité classique, le Haut Moyen Âge et Byzance au musée de Cluny, Paris, 1985, p. 134-143 et p. 241.

[5] E. Palazzo, L’évêque et son image : l’illustration du pontifical au Moyen Âge, Turnhout, 1999, p. 13.

[6] Arch. dép. Aube, 22 H 4, rouleau de parchemin de 230 sur 3550.

  • Bibl. nat., lat. 9894, Obituaire de Notre-Dame-aux-Nonnains du XIIIe siècle, f° 1 r°-2 v° et f° 30 r°- v°.

[7] H. Gilles, « Les livres juratoires des consulats languedociens », dans Cahiers de Fanjeaux, Toulouse, 1996, t. 31, p. 334-354.