La collégiale Saint-Étienne : le sanctuaire des comtes de Champagne au XIIIe siècle.

 

Au début du XXe siècle, Octave Beuve, chartiste, est le premier à établir une histoire accompagnée d’un inventaire des diplômes accordés à la collégiale Saint-Étienne dans le cadre de sa thèse à l’École des chartes. Il y révèle que cette institution est fondée en 1157 par le comte Henri, surnommé le Libéral[1]. Bien que ce travail, jamais publié, soit d’une qualité remarquable et constitue un outil indispensable pour l’histoire locale, il est regrettable qu’il soit resté confidentiel.



[1] Bibl. mun. Troyes, ms. 3143, thèse manuscrite d’O. Beuve, Histoire de l'Église collégiale de Saint-Étienne de Troyes (1157-fin XVIe), Thèse de l'École des Chartes, 1906.

 

 

Quelques siècles auparavant, les historiens Nicolas Camusat et Henri d’Arbois de Jubainville évoquaient déjà la puissance de ces grands donateurs princiers au bénéfice d’établissements canoniaux. Ces nouveaux bâtisseurs politiques s’immiscent dans la sphère religieuse et il en va ainsi du comte Henri Ier de Champagne, un prince étroitement lié à cette chapelle privée à son origine, devenue église paroissiale quelques années après, puis appelée collégiale dès le XIVe siècle, expliquant « ainsi ce surnom de Libéral que lui donnaient ses contemporains »[1]. En effet, l’époux de Marie de France, fille de Louis VII le Jeune, ami également de Bernard de Clairvaux, réalise ce que bon nombre de grands aristocrates du royaume de France accomplissent dans leur duché ou comté. À partir de son domaine foncier, le comte de Champagne aliène bon nombre de ses biens au bénéfice de nombreux établissements religieux réguliers comme l'abbaye bénédictine de Champbenoist et l’abbaye cistercienne de la Charmoye ainsi que treize abbayes cisterciennes et quatorze abbayes bénédictines dans cette seconde moitié du XIIe siècle selon l’abbé provinois Michel Veissière[2]. En plus du clergé régulier, le clergé séculier bénéficie également des subsides princiers, là même où l’autorité politique exerce un pouvoir.

À travers leurs recherches universitaires, Michel Bur, puis Patrick Corbet évoquent bien l’élan fondateur et bâtisseur du comte Henri Ier de Champagne pour ces établissements séculiers[3]. Le premier établissement canonial est attesté dès 1154, placé sous la protection de Saint-Nicolas à Pougy. Le second est mentionné en 1157, placé sous la protection de Saint-Quiriace à Provins, après avoir été réformé par l’autorité comtale. Quant au troisième, il est sous la protection de la Vierge à Provins, dès 1157, appelé également Notre-Dame-du-Château[4]. La quatrième création comtale, qui fait l’objet de notre étude, Saint-Étienne est attestée en 1157. En 1159, le comte fonde officiellement l’église Saint-Maclou à Bar-sur-Aube. Enfin, ce mouvement de fondation s'achève en 1164 par la première attestation diplomatique de Saint-Nicolas à Sézanne.



[1] H. d’Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne, Paris, 1859-1867, t. III, p.177.

[2] M. Veissière, Une Communauté canoniale au Moyen Âge, Saint-Quiriace de Provins (Xe-XIIIe siècles), Provins, 1961. p. 172-177.

[3] P. Corbet, Les fondations et la vie canoniale en Champagne des origines au XIIIe siècle, mémoire de Maîtrise, Université de Reims, 1972.

[4] M. Veissière, Une Communauté canoniale au Moyen Âge, Saint-Quiriace de Provins (Xe-XIIIe siècles), Provins, 1961.

 

[4].

   Alors que le doyen Étienne de Luxeuil gère spirituellement la communauté canoniale en cette fin du XIIIe siècle, l’église Saint-Étienne devient royale. En effet, lorsque Jeanne de Navarre, héritière du comté de Champagne, se marie à Philippe le Bel le 16 août 1284, la comtesse ancre davantage la Champagne dans le royaume de France, incluant le domaine corporel dont elle a la jouissance, en dépit de la vive opposition nobiliaire qui se manifeste lors de son procès en turbe la même année[1]. Cette procédure mérite qu'on s'y arrête, tant il donne à voir, de manière rare, les mécanismes concrets de la preuve orale en usage dans le droit champenois. À la demande d’une des parties, un juge rassemble un groupe de personnes dont il présuppose la connaissance de la norme coutumière et dont l’avis prouve ou bien infirme la légitimité de la norme. Réunie en 1284 pour établir si Jeanne a atteint sa douzième année — seuil requis par la coutume pour qu'une femme puisse rendre et recevoir hommage —, l'enquête recueille sept témoignages jurés, chacun daté non par un repère calendaire abstrait mais par un souvenir personnel. L'archidiacre de Blois situe la naissance de la comtesse par le voyage qu'il effectuait alors à Lyon sur ordre du roi ; Jacques Derin, par le fait d'avoir été le premier homme à la voir ; le chartularius « Adiz de Gerualme », par son souvenir d'avoir assisté à son baptême ; « Aalis, dame du Bois », par son séjour à Troyes cet été-là ; « Micheaux » de Bar-sur-Seine, enfin, par la remarque que l'abbé de Montier-la-Celle aurait faite au maréchal de Champagne, évoquant « une belle fillole ». Le receveur de Champagnes René Accorre déclare que « la jeune femme est habile », donnant quelques précisions indispensables sur l’âge de la comtesse de Champagne. Cette convergence de récits où l'exactitude chronologique se construit par recoupement de souvenirs vécus, plutôt que par la consultation d'un registre, éclaire la place de la mémoire orale et du témoignage individuel dans l'administration de la preuve et de la conformité à la coutume champenoise à la fin du XIIIe siècle.

Les raisons qui poussent à la fondation de structures religieuses seigneuriales castrales sont diverses. En Anjou, les bourgs fortifiés se dotent de chapelles desservies par des communautés canoniales séculières à la fois au service de Dieu et des princes, dès le Xe jusqu’au XIIIe siècle[2]. Troyes n’échappe pas à cette initiative aristocratique, d’autant qu’à la fin du premier âge féodal, la papauté réforme le monde clérical. L’aristocratie s’approprie cette refondation spirituelle, là même où elle exerce son pouvoir, quitte à accompagner et susciter la réforme canoniale comme à Saint-Quiriace de Provins. Parallèlement, le comte de Champagne dynamise l’économie de son comté par des immunités et des saufs-conduits dont bénéficient les diverses églises privées. À ce titre, ces établissements canoniaux deviennent des moyens de gestion et de mise en réseau des richesses, grâce aux immunités nouvellement acquises ainsi qu’à une chancellerie. En effet, en tant que personnes lettrées, les clercs et les chanoines deviennent les acteurs indispensables pour légitimer, puis garantir une transaction par la maîtrise de l’écrit.

Répondant aux souhaits de la Chrétienté, la sphère combattante se détache lentement de la sphère religieuse, notamment canoniale, cette dernière vivant en petite communauté tout en s’appropriant et en gérant de nouveaux territoires ruraux et urbains. Cependant, à l’échelle du comté de Champagne, l’autorité politique utilise chacune des deux entités dans des tâches bien distinctes, afin de mieux desservir ses intérêts et asseoir sa lignée aux portes du royaume de France, tout en accompagnant la réforme canoniale. L’essor économique global accompagne et suscite ce type de fondation, qui se caractérise, entre autres, par la densification des échanges, l’urbanisation et la spécialisation des lieux de production et de commerce dont profite la ville de Troyes à travers les foires de Champagne.

Si l’acte de fondation de la chapelle privée de date que de 1157, plusieurs indices concordants invitent à faire remonter l'ouverture du chantier dès l'avènement d'Henri Ier, en 1152. Un acte comtal daté de 1153, lève tout doute sur ce point : rédigé...



[1] Bibl. nat., lat. 5188, cartulaire de l’évêché de Langres, rédigé en 1329, f° 2 v°-3v°.

  • Cf. annexes-charte n° 44.
  • A. Gouron, « la coutume en France au Moyen Age », dans Recueils de la société Jean Bodin, Bruxelles, 1990, t. 52, p. 193-217.

[2] E. Zadora-Rio, « Construction de châteaux et fondation de paroisses en Anjou Xe-XIIIe siècles », dans Archéologie Médiévale, t. 9, 1979, p. 115-125.

  • E. Zadora-Rio, « Bourgs castraux et bourgs ruraux en Anjou aux XIe-XIIIe siècles » dans Châteaux et peuplement en Europe Occidentale du Xe au XVIIIe siècle, Flaran 1, Auch, 1979-1980, p. 173-179.

  



[1] P. Corbet, Les fondations et la vie canoniale en Champagne des origines au XIIIe siècle, mémoire de Maîtrise, Université de Reims, 1972.

[2] M. Veissière, Une Communauté canoniale au Moyen Âge, Saint-Quiriace de Provins (Xe-XIIIe siècles), Provins, 1961.

[3] Bibl. nat., lat. 5188, cartulaire de l’évêché de Langres, rédigé en 1329, f° 2 v°-3v°.

  • Cf. annexes-charte n° 44.
  • A. Gouron, « la coutume en France au Moyen Age », dans Recueils de la société Jean Bodin, Bruxelles, 1990, t. 52, p. 193-217.

[4] E. Zadora-Rio, « Construction de châteaux et fondation de paroisses en Anjou Xe-XIIIe siècles », dans Archéologie Médiévale, t. 9, 1979, p. 115-125.

  • E. Zadora-Rio, « Bourgs castraux et bourgs ruraux en Anjou aux XIe-XIIIe siècles » dans Châteaux et peuplement en Europe Occidentale du Xe au XVIIIe siècle, Flaran 1, Auch, 1979-1980, p. 173-179.

 

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[1] Arch. dép. Aube, 6 G 387*, compte de l’office de la fabrique et des anniversaires de Saint-Étienne, 1380-1381, f° 3v : « L’orfèvre Pierrede la Rothière refit la statue de saint Étienne et celle d’une reine pour le tombeau de Thibaut III

[2] Médiathèque de Troyes, ms. 3143, thèse manuscrite d’O., Beuve, Histoire de l'Église collégiale de Saint-Étienne de Troyes (1157-fin XVIe), Thèse de l'École des Chartes, 1906.

[3]Arbois de Jubainville, H., d’, op. cit., Paris, 1841, t. III, p.177.

[4]Ibidem, p. 172-177.

[5] Veissière, M., Une Communauté canoniale au Moyen Age, Saint-Quiriace de Provins (Xe-XIIIe siècles), Provins, 1961,

[6] Bibl. nat., lat. 5188, f° 2 v°-3v°.

[7] Zadora-Rio, E., « Construction de châteaux et fondation de paroisses en Anjou Xe-XIIIe siècles », dans Archéologie Médiévale, t. 9, 1979, p. 115-125.

- Zadora-Rio, E., « Bourgs castraux et bourgs ruraux en Anjou aux XIe-XIIIe siècles » dans Châteaux et peuplement en Europe Occidentale du Xe au XVIIIe siècle, Flaran 1, Auch, 1979-1980, p. 173-179.

[8] Avril, J., « Eglises paroissiales et chapelles de châteaux aux XIe-XIIIe siècles », op. cit., p. 123. En érigeant à l’intérieur du château ou à proximité de ce château une chapelle, elle devient un véritable lieu de culte selon le père Avril, comme celle de Vateville dans le diocèse de Rouen.


 

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